Lu dans L'UNION - FR du 10 novembre 2024:
Un journaliste djiboutien témoigne : « J’ai été arrêté et détenu plus de dix fois »
Charmarke Saïd Darar est un journaliste djiboutien. Arrêté et torturé de nombreuses fois par le régime, il témoigne sur la situation du pays, qui est sous la coupe d’une dictature, et sur ce qu’il a vécu.

Charmarke Saïd Darar était dernièrement à Paris pour une conférence au siège de l’AFP. - DR

Par Propos recueillis par Kévin Monfils
Publié: 10 novembre 2024 à 09h42
L’essentiel
Charmarke Saïd Darar, 32 ans, est journaliste depuis 2013 à La voix de Djibouti. Il a effectué ses études primaires et secondaires dans ce petit pays de la corne de l’Afrique.
Djibouti est un pays limitrophe de la Somalie, de l’Érythrée et de l’Éthiopie. Il s’agit d’une ancienne colonie française, qui a acquis son indépendance en 1977. Le pays, francophone, compte environ un million d’habitants.
Le président de la République djiboutienne est Ismaïl Omar Guelleh depuis 1999. Il s’agit d’un régime autoritaire.
Comment allez-vous ?
Je vais bien. Là, je suis en Europe (l’entretien a été réalisé le 31 octobre, NDLR). Je fais du journalisme par intérêt et engagement social : je suis convaincu de la grande utilité sociale des journalistes. Informer est vital pour une société. Mais travailler pour La Voix de Djibouti n’était pas un choix sans risque, j’en étais conscient.
Quelle est la situation à Djibouti ?
La liberté d’expression est déniée : j’ai été arrêté plusieurs fois. Je suis vite devenu une cible, tout comme mes confrères du journal. En tout, j’ai été arrêté et détenu plus de dix fois, sans être présenté à un parquet, ni assisté d’un avocat. Mais ces arrestations et menaces ne m’empêchent pas de travailler. La Constitution de Djibouti indique que la liberté d’expression existe, alors il faut pouvoir l’appliquer.
J’ai subi des sévices corporels dont je ressens encore les séquelles aujourd’hui
Que vous a-t-on fait subir ?
J’ai subi des arrestations arbitraires, des traitements inhumains et dégradants en détention, des menaces de toutes sortes… En 2020, j’ai été arrêté plus de cinq fois. C’étaient les plus longues tortures de ma vie. On m’a conduit dans un lieu secret en tournant en voiture pendant plusieurs heures pour me désorienter. Je suis resté dix jours les mains menottées et attachées au mur. Mes jambes aussi étaient menottées. J’ai subi des sévices corporels dont je ressens encore les séquelles aujourd’hui : on m’a battu et j’ai perdu connaissance. J’ai reçu des gifles, des coups de poing et des crachats. On m’a soulevé et suspendu avec une barre de fer. J’ai eu les yeux bandés par un tissu imbibé de liquide Javel : j’ai encore un problème aux yeux. Cette année, toute ma famille a été arrêtée et je suis resté en prison dix jours.
Pourquoi étiez-vous à Paris dernièrement ?
La Voix de Djibouti a organisé une conférence au siège de l’AFP en France, avec Reporters sans frontières (RSF), la Fédération internationale des droits de l’Homme, et l’association d’Abdourazak Guedi (l’association pour la promotion de la défense des droits de l’homme dans la corne de l’Afrique, plus spécialement pour Djibouti, qui est basée à Châlons-en-Champagne, NDLR). On a parlé de la valeur de la liberté d’expression. La conférence peut faire avancer les choses. J’ai raconté ce qui se passe à Djibouti et la situation actuelle. Les activités autour de la liberté d’expression continuent en dehors de Djibouti. Le régime est sensible aux conférences qui ont lieu en hors du pays : ça peut embêter le gouvernement.
Exercer mon métier est plus important que les risques
Vous êtes sur le point de repartir à Djibouti. Pourquoi retournez-vous là-bas malgré tous les risques que vous encourez ?
Je ne suis pas venu à Paris pour y vivre, mais pour le travail. Exercer mon métier est plus important que les risques. J’ai besoin d’être sur le terrain à Djibouti. Mais je ne sais pas comment ça va se passer, on peut encore m’arrêter. Je n’ai pas de mesures de protection.
Quel message voulez-vous faire passer aux journalistes et au monde ?
On demande de l’aide pour que Djibouti ne soit pas un trou noir médiatique. On a besoin de l’aide des journalistes du monde entier.
Mahamoud Djama, rédacteur en chef de La Voix de Djibouti : « On n’a pas l’autorisation d’exister »
Mahamoud Djama est le rédacteur en chef de La Voix de Djibouti, journal de presse écrite qui est aussi doté d’un site internet. Le rédacteur en chef travaille depuis Paris. « Notre site internet a été interdit, mais grâce à RSF (Reporters sans frontières), on a contourné cette interdiction. Tout se fait dans la clandestinité : on n’a pas de siège à Djibouti. On n’a pas l’autorisation d’exister : il n’y a pas d’institution ni de structure prévue pour ça. Les journalistes nous envoient les textes et on met en place la publication. » Aucun média indépendant n’est installé dans le pays : il n’y a que des médias d’État. Pour les journalistes de La Voix de Djibouti, travailler sur place est donc un défi au quotidien : « Le régime veut nous cataloguer dans l’opposition et nous cadenasser. »
Concernant Charmarke Saïd Darar, « RSF a été alerté il a été libéré. On a parlé, avec RSF, d’Open briefing, un organisme qui aide des personnes ayant subi un traumatisme. Des psychologues y travaillent pour des suivis individualisés : on va essayer de mettre cela en place pour Charmarke. À Djibouti, ça n’existe pas : les gens ont peur d’être considérés comme des fous s’ils consultent un psychologue, constate le rédacteur en chef. Charmarke n’aime pas les gens qui essaient de fuir. Il va tout faire pour essayer de rester à Djibouti. Je lui ai conseillé de sortir du pays, mais il veut y retourner et y rester. Il préfère avoir cette visibilité. S’il a décidé cela, on ne peut pas faire grand-chose. »
Mahamoud Djama souligne toutefois : « Si les journalistes ne s’indignent pas sur une situatio